Assis sur une chaise en skaï noir, je passe la nuit aux
côtés de mon père, Jules Clément, l’artiste. J’imagine que beaucoup parmi vous
ne le connaissent pas, alors je vais vous rafraîchir la mémoire : c’est
l’inventeur (entres autres courants esthétiques fugaces) du Hobo Chic, ou si
vous préférez, du Chic Clochard. Dans les années 80, il peignait ou
photographiait les SDF, les marginaux, les clodos, les naufragés des rues qui
trainent au bas de nos immeubles, en les sapant comme des milords ou des
princesses, le temps d’une pose ils accédaient au luxe et aux attributs de la
richesse. Oui, le concept est particulier, certains diront même nauséabond.
Toujours est-il que Jules Clément, installé dans un box aux cloisons de tissu
vit en ce moment ses derniers instants relié à des machines émettant des
« bips » à intervalles plus ou moins réguliers, parmi des patients
gémissants, dans le vacarme des brancards qui s’entrechoquent et des soignants
qui affichent un flegme admirable. Il y a foule ce soir aux urgences.
Vers 3 heures du matin, papa
s’est réveillé, je lui ai donné le haricot, j’ai entendu la pisse s’écouler
dans le récipient, il me l’a rendu et me demandant de s’approcher de son
oreille et m’a chuchoté ces quelques mots :
« A la maison, dans ma
chambre, il y a l’armoire blanche, entre les pulls et les polos, tu trouveras
un petit paquet, je te demande d’en prendre le plus grand soin et de suivre à
la lettre les instructions. Promis ? »
J’ai répondu « ok, ok,
repose-toi. » A 6h52 les « bips » se sont mués en un sinistre
« bip » sans fin. Jules clément était parti. Finie la vie d’artiste.
J’ai attendu plusieurs semaines avant
de rechercher ce paquet. Je me souviens très bien du jour où j’en ai eu le cran,
c’était l’anniversaire d’Elsa. Un 17 mai radieux, chose rare sous nos latitudes.
Nous venions de déjeuner, et plein du courage insufflé par le Chiroubles, je
suis monté au premier, en contemplant les toiles de jeunesse de Papa exposées
pêle-mêle dans l’escalier : marines, nus, natures mortes, nus, et encore
des nus. J’ai atteint la chambre et me suis machinalement allongé sur le grand
lit, celui qui m’accueillait le dimanche entre mes parents, un lit qui sentait
bon l’eau de toilette citronnée de Marie et les croissants tout chauds venant
de la boulangerie Morel. Papa était dingue de Mme Morel, elle avait des formes
à revendre et le sourire de Rita Hayworth. Comme il disait, « elle sait
fidéliser la clientèle ! ». C’était le temps des petit-déjeuner au
lit et des grands fous rires.
Mon regard s’est perdu au
plafond, il a suivi les corniches en stuc, et s’est posé sur les feuilles
d’acanthe ornant les quatre coins de la pièce. J’ai fermé les yeux, une
sensation de chaleur m’a envahi, j’étais dans le sud : mer bleue, mur
blancs, terre rouge. La voix de mon père retentit « Tu viens
Ouistiti ? j’ai deux courses à faire au village. » Nous sommes
descendus en sautant comme des cabris chaussés d’espadrilles sur les chemins
rocailleux. Arrivés au port, il est entré dans une cabine et a passé un bref
coup de fil, puis il est allé acheter son canard. Au Rendez-vous des pêcheurs, Il m’a offert un Orangina. Pendant que
je sirotais, lui taillait le bout de gras avec les piliers du troquet, les
inamovibles chroniqueurs de la vie locale.
« Papa ! on va y
aller ! », la voix d’Elsa a brusquement interrompu ma rêverie
méridionale. Tout était flou, filandreux, je lui ai dit au revoir depuis le
palier, trop de flemme en moi pour la rejoindre et l’embrasser.
Je suis retourné en mission, ai
trouvé l’objet exactement à l’endroit mentionné, je l’ai pris sans plus de précautions,
l’ai posé sur la table du salon, puis l’ai oublié là.
A l’époque j’étais très occupé,
je devais inventorier toutes les œuvres de Jules Clément : esquisses,
tirages photos, peintures, eaux fortes, gravures, et écrits divers… il y en
avait partout ! L’art de papa se nichait jusque dans les lieux d’aisance
où les murs avaient été transformés en espace d’expression libre ! Chacun
pouvait y écrire, dessiner ce qu’il voulait sans entraves. Dans les années 70
il avait convié la presse au vernissage de son « expo de chiottes » …
Ce fut le début de la fin de sa crédibilité. L’intelligentsia, comme ses amis
commencèrent à se méfier de ses pitreries.
Chaque jour je jetais un œil au
paquet. Il mesurait environ dix centimètres sur quinze, et son épaisseur ne
devait pas dépasser deux centimètres. Les feuilles de journal utilisées comme
emballage étaient celles du sport, on pouvait lire dans un coin du paquet
« lourde défaite pour l’OM qui descend dans la zone rouge ! ».
Je voyais là un trait d’humour de mon père, lui qui se fichait bien du monde du
football et de ses vicissitudes, mais qui connaissait mon amour pour l’équipe
olympienne ! La ficelle qui tenait le tout était celle avec laquelle il
ficelait les paupiettes, les aumônières, celle qu’il utilisait pour coudre le
cul des volailles pleines de farce.
Jules Clément était une fine
gueule. Alors que Marie cuisinait (dans la douleur) les repas quotidiens, Papa
se chargeait avec la plus vive allégresse des grandes occasions. La vente de
ses toiles, ses diverses collaborations avec des marques de luxe lui avaient
donné la chance de se constituer une jolie cave, toute à son image, avec des
blancs minéraux aux notes de fruits blancs et d’agrumes, des rouges aux
pourpres profonds et soyeux, aux arômes de fruits confiturés, de cuir ou d’épices
douces, du Champagne pour la fête et surtout pas de rosé… trop vulgaire !
J’ai hérité de papa son goût immodéré pour la ripaille, son sens de l’amitié, sa
propension à jouir de l’ivresse, du plaisir engendré par la compagnie des
femmes aux parfums capiteux, et de l’amour de la danse tout contre elles.
Marie, est partie, je devais
avoir une dizaine d’années. Elle est partie, loin de nous, nous laissant
naviguer à vue, sans boussole. Chaque année elle m’envoyait une lettre
accompagnant un cadeau pour mon anniversaire et une carte de vœux (et ses très
attendues étrennes) au nouvel an. Elle aspergeait l’enveloppe de son eau de toilette,
douce attention un tantinet cruelle tout de même. Son départ coïncide avec la
raréfaction des fêtes, puis leur extinction. Jules Clément s’est éteint quand
elle est partie. J’ai revu Marie le jour de l’enterrement. Elle avait toujours
ce visage de Madone, les traits fins et émaciés, bien trop frêle sous ce long
manteau en lainage noir. Elle m’a serré dans ses bras et m’a demandé pardon,
elle m’a dit qu’elle m’expliquerait, un jour.
Quel putain de suspense ! Procrastination : n.m. Art de remettre
au lendemain ce qui t’emmerde au plus haut point. Marie savait qu’elle
devrait m’expliquer, sans pour autant ressentir une joie folle de remuer la
merde des souvenirs. Il y avait un je-ne-sais-quoi qui me disait qu’une fois ce
paquet ouvert tout le mal ressurgirait comme un geyser de liquide purulent et
visqueux. Alors, comme tous les bons procrastinateurs, j’ai laissé le bon et le
mauvais temps rouler, la poussière s’est déposée sur le paquet, joli voile
duveteux comme la neige.
C’était l’hiver, il faisait un
froid de gueux dans la maison, panne d’électricité généralisée dans le
département. J’ai allumé un feu, puis quelques bougies. Ambiance Barry Lyndon
garantie. J’ai débouché une bouteille de Châteauneuf-du-Pape, ouvert un bocal
de terrine de lapin. Le spectre de Papa planait dans le salon, je le revoyais
les yeux perdus dans les flammes rougeoyantes, un verre à la main, une clope au
bec, complètement absent et pourtant totalement absorbé par l’enfer des flammes,
l’enfer dans sa tête, le bulbe en ébullition. Dans ses moments les plus
sombres, Jules Clément pouvait atteindre des abysses de noirceur. En l’absence
de Marie et se fichant bien de ma subsistance et de mon bien être, l’artiste me
laissait vivre, chez les autres, voisins, amis, famille. Je me nourrissais le
plus souvent chez les Lambert, la maison en face. Cette tribu catholique
pratiquante peu amène m’offrait le couvert par pure charité chrétienne (et par
peur du châtiment divin évidemment) : une assiette de soupe et un laitage.
Je mangeais dans le silence de la cuisine seulement troublé par le tic-tac
d’une horloge. Mme Lambert était une gentille femme en jupe plissée et bas bleu
marine. Dès que son mari avait le dos tourné elle m’emballait quelques morceaux
de viande dans du papier d’alu en soupirant à mon oreille « que Dieu te
garde ». En rentrant je retrouvais mon père toujours face à l’âtre, une
bouteille supplémentaire posée sur la table basse, la gueule cramoisie. Ces
souvenirs remontaient de plus en plus souvent, de plus en plus précisément. Ce
jour d’hiver j’ai déchiré le paquet, le déchiquetant comme un clebs, je voulais
savoir.
J’ai découvert un carnet, ou
plutôt un répertoire aux coins écornés et tout mous. Il portait les initiales
de papa : J-C. A l’intérieur, des prénoms, excepté aux lettres H, I, K, O, Q,
T, U W, X et Z. Pour chaque prénom une référence (A7, H2, C4…) qui, je
l’apprendrai plus tard, correspondait à la localisation de ces personnes sur la
carte de la ville. Sous cette référence géographique, l’année de première
rencontre. Tenez, voici l’exemple de Magda : grand échalas batave,
forcément blonde, dentition douteuse. Difficile
à localiser, mais bien souvent attablée au café le Balto (C6) où elle se fait
payer des cafés par des clients compatissants. Première rencontre : 1984. Beau
profil, caractère imprévisible, accepte de poser contre plusieurs nuits au
chaud et quelques bains. Le carnet était un catalogue clinique de personnages
colorés. En lisant les annotations écrites de la main de papa, j’entendais sa
voix, son humour vache à la limite de la condescendance, ma voix intérieure
avait laissé place à la sienne. Voici un autre exemple : Freddy, beau
gosse, superbe kabyle aux yeux bleus perçants, soi-disant musicien, il cherche
des mecs avec qui jouer du « jazz cosmique ». Squatte dans la réserve
du magasin de chaussures Bata (D2). Première rencontre : 1979. Cligne
parfois des yeux de façon incontrôlée. Acceptera de poser contre quelques
biftons et le gite et le couvert pour une nuit. Brave type, déglingué et
généreux, je l’aime bien. En compulsant le répertoire je suis tombé sur…
Marie : Jolie brune qui vient de la campagne, port altier, une certaine
noblesse, roule un peu les R. Loge au foyer de jeunes filles Ste-Catherine
(L8). Première rencontre : 1973. Cherche un job. Modèle patient et
consciencieux, sublimement élégant et grande faim de culture. Jules Clément
avait dessiné deux cœurs autour de ce prénom et cette mention « sensible à
la poésie de Francis Ponge ». J’ignorais tout de la rencontre entre papa
et Marie, maintenant je savais, je me disais qu’ils avaient dû vivre de belles
choses ensemble, avant moi.
Maladroitement attachée au carnet
par un bout de scotch entortillé, une lettre :
Mon fils,
Ce que tu tiens entre les mains, c’est le carnet dans lequel je
consignais le nom de tous les modèles qui ont travaillé pour moi. J’ai basé une
grande partie de mon œuvre sur la représentation des marginaux, des précaires,
rendant visible les invisibles, celles et ceux dont on n’ose pas croiser le
regard, celles et ceux qui, chaque jour que Dieu fait, cherchent un gite avec
l’angoisse de dormir dehors, ceux qui rasent le bitume la tête perdue dans de
lointaines galaxies. Tu connais mes portraits de musiciens, sdf, écrivains
bohèmes, filles des rues, jeunes gens exploités pour trois francs… J’ai aimé
beaucoup de ces personnes attachantes, qui m’ont appris la vie, la vraie. Hélas,
un soir de beuverie j’ai perverti mon concept, en cédant à l’appel des
marchands de mode, je me suis vendu, il fallait bien payer les factures… J’ai monté un business publicitaire juteux
avec une célèbre marque italienne aujourd’hui oubliée. Cette « œuvre »
m’a apporté la richesse et la gloire… mais aussi la culpabilité et la honte.
C’est à cette époque que Marie nous a quittés, tu verras, elle figure dans le
carnet. Ta mère et moi c’était épique… Elle disait tout le temps à qui voulait
bien l’entendre que je lui avais sauvé la vie. C’est absurde, c’est plutôt
l’inverse ! Je l’ai accueillie chez moi et elle m’a tiré vers le haut,
m’incitant à moins de paresse et de facilité. Dire que je l’aimais est bien
faible sur l’échelle des sentiments. Nous avions tant en commun, l’humour avant
tout. Elle était ma conscience, elle avait les pieds sur terre, elle était ma
muse, mon phare dans la nuit. Tu le sais bien, plus rien n’a été après son
départ et je te demande pardon, je t’ai laissé grandir comme une mauvaise herbe
(excuse-moi l’expression il n’y a rien de mauvais en toi), distribuant les
billets au lieu de te couvrir de baisers et de faire ce que les pères sont
censés faire, t’accompagner. Artistiquement je suis devenu ma pire caricature,
usant mon concept jusqu’à la corde, jusqu’à ce que la presse me lâche définitivement,
qualifiant, à juste titre, mon œuvre de vulgaire, symbolique des années fric, image
putride du libéralisme triomphant, une œuvre au cynisme abject. Je me suis
perdu dans l’alcool, j’ai rompu avec le monde, je ressassais le bon comme le
mauvais, je ruminais ma haine de moi-même en tout égoïsme. J’ai empoché la
thune et perdu mon âme.
J’aimerais, et je sais que tu le feras, que tu rendes leur dignité à
ces hommes et femmes qui figurent dans ce répertoire, en racontant leur
histoire, car je leur dois tout. Marie pourra t’aider, je le sais, elle me l’a
dit. Elle t’attend. Je t’embrasse tendrement. Au revoir, je l’espère.
Papa
J’ai laissé filer les semaines
pour digérer. J’ai confié toute cette histoire à ma fille chérie, Elsa. C’est
elle qui m’a convaincu d’aller voir Marie.
Sous le soleil brulant, je marche
au bord du canal. Les feuilles de platanes dessinent des formes étranges au
sol. Je m’amuse de ces parisiens en house-boat paniquant à l’approche d’une
écluse. La maison de Marie est à gauche, de l’autre côté du canal.
Courage ! Il est grand temps de payer la dette.
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