un petit break


Nous avons convenu d'un petit break. Pas une vraie rupture, non, juste une mise à distance. C'est son idée, je pense qu'elle a raison. Il s'avère qu'elle a toujours raison. Je pars le temps d'un long weekend, chez ma mère. Il me faut donc, de quoi m'habiller samedi et dimanche, des chaussettes, des sous-vêtements, peut-être des t-shirts et chaussettes en plus (on ne sait jamais), un jean ou deux ? Un pull en cas de froid ? Je réalise que c'est la première fois de ma vie que je fais ma valise, moi-même.

Elle souhaite réfléchir, et moi aussi d'ailleurs. Alors je pars chez Maman, 86 ans. J'ai pris la précaution de lui annoncer mon heure d'arrivée, le motif fictif de mon séjour chez elle (une soudaine envie de revenir humer l'air de la ville), j'amène aussi un poulet fermier, des œufs, du pain. Elle n'aura pas à se soucier des courses. Il y a toujours du vin chez elle, je puiserai dans sa cave. J'ai prévu d'aller acheter des gâteaux chez Stiffler, peut-être une Forêt noire avec de vraies griottes, une tarte au citron meringuée, ou un cornet à la crème, il me semble que c'est son dessert préféré.

J'ai une heure de route. Au volant du monospace familial, je tente de me remémorer les riches heures de notre vie de couple. Il y en a tellement… Je me rends compte que certains souvenirs sont flous, flous comme les paysages de campagne qui défilent le long de l'autoroute. Depuis quelques temps, j'ai repris une sale manie : fumer en bagnole. C'est infâme, mais je me justifie, je suis seul, je roule les fenêtres ouvertes, le tabac favorise ma concentration. En fait je me souviens très bien de cette vie avec les enfants, je n'ai rien oublié, telle année les vacances à La Rochelle, telle autre c'était en Provence. Elle est la meilleure des maman, ma femme. De mon côté je fais ce que je peux, c'est imparfait. J'ai la fâcheuse habitude de me comparer aux hommes de notre entourage. Je ne suis pas le pire, je prends ma part, mais elle fait tellement plus, et mieux. Je ressasse, j'ai compris cette histoire de charge mentale. Peut-être trop tard ? Je me projette. En rentrant, je lui promettrai d'être plus présent. 

Me voilà au pied de l'immeuble. Une résidence des années 80, crépi beige et ardoises, balcons en verre fumé verdâtres. Elle vit seule ici depuis la mort de Papa. Je sonne à l'interphone. L'attente me parait interminable ! Je dois sonner deux fois avant qu'elle ne m'ouvre la porte. 4e étage, une odeur de détergeant à la menthe dans les narines, je sonne à l'appartement 44.

- Bonjour mon chéri, tu as fais bonne route ?

Il fait une chaleur étouffante dans le logement, ça sent la personne âgée. Je l'embrasse, elle me serre aussi fort qu'elle le peut entre ses petits bras. 

- Enlève ton manteau, tu sais où est la chambre d'amis, pose tes affaires sur le lit. Tu es bien chargé dis-moi, tu comptes rester ici un moment ? Je ne réponds pas, inutile de rentrer dans les détails.

Je la rejoins dans le salon. Rien n'a changé depuis 30 ans, les meubles en merisier, le papier peint saumon, les cadres achetés à des artistes locaux. Télérama sur la table basse. Je ne sais pas quoi lui dire, nous ne sommes pas proches. Je lui propose un thé, elle dit que c'est une bonne idée. Je remarque que la cuisine n'est pas très propre, la radio hurle, je l'éteins.  

Nous sommes face à face avec ce thé brulant. Nous nous regardons, elle me fait remarquer que j'ai grossi. Je garde pour moi mes réflexions. Je la trouve hideuse. Elle est blanche, fripée, on pourrait observer chaque veine bleue sous sa peau. Elle porte des couches de cardigans par dessus son chemisier. Sur ses épaules, un poncho ramené du Mexique. Ses chevilles n'ont plus de forme, elle se déplace en trainant les pieds, comme une vieille souris arthritique. A chaque gorgée de thé elle produit un bruit de déglutition dégueulasse, comme un évier qu'on débouche. Je la regarde et je me demande comment on peut en arriver là. 

- Emma va bien ? Tu viens tout seul, ça va chez toi ? Je bois une bonne gorgée et je la rassure, Emma va bien, elle avait un stage de yoga et les enfants ont du boulot. 

Son regard se perd au plafond, je sais qu'elle prépare un sale coup, je m'attends à une rafale de méchanceté ; mais non, rien, rien de désagréable à me lancer à la gueule. Je tente alors de m'intéresser à sa vie, ses amies. J'apprends que Mme Machin est presque aveugle, que Mme Bidule perd la boule et que Mme Truc va bien. Elle me rappelle, "tu sais tu aimais bien sa fille, celle qui est médecin... elle gagne bien sa vie." 

Je m'aperçois qu'il est désormais 18h, décidément la conversation tourne à vide, je l'invite à allumer sa télévision, c'est bientôt l'heure de Questions pour un champion. Là encore le son est trop fort, "tu ne mets plus tes prothèses auditives ?", je tente de couvrir le son de la pub en criant. Avec ses yeux pleins de cataracte elle m'avoue, décontractée, "non, ça ne sert à rien, et les piles sont mortes de toute façon."

Sa tête est pleine de connaissances inutiles, elle n'est pas aussi cramée que cela. Elle pourrait gagner s'il y avait une catégorie vieille chose, retraitée de l'enseignement. A l'heure du duel, je m'en vais en cuisine. J'ouvre le réfrigérateur, il est quasiment vide, sauf sa porte : Porto, Américano, Ambassadeur, Frontignan. Pas un légume, quelques yaourts, de la margarine. Je farfouille dans son placard : des pâtes, de l'huile, et toute une sélection de biscuits, de cochonneries sucrées. On est bien loin des cinq fruits et légumes par jour ! Après avoir coupé la chique de Julien Lepers, je lui fait remarquer, mais alle a réponse à tout. "Non, ne t'inquiète pas mon chéri, de sa petite voix tremblotante, c'est juste que ma commande d'épicerie n'arrivera que la semaine prochaine. Quant aux légumes, tu sais bien, je suis comme Mamie, ça me donne des flatulences." Nous prenons l'apéritif, il est 20h30, un peu éméchés après plusieurs Porto, chacun va se coucher dans sa chambre.

7h du matin, cela fait bien 20 minutes que j'entends tout un ramdam, Maman prépare le petit déjeuner. Je n'ai aucune envie de me lever, mais elle frappe à ma porte: 

- Il est l'heure du petit déjeuner. Viens-tu boire un café ? J'ai de la brioche et des confitures (elle devrait savoir depuis le temps que je déteste les confitures), du beurre et du jus d'orange.

Je peine à ouvrir les yeux devant le bol de café. J'entends au loin le brouhaha du marché qui démarre. Elle trempe ses tranches de brioche dans son thé. La margarine est sur la table, "tu n'aurais pas du vrai beurre M'man ?", elle me rétorque que la margarine est plus saine, surtout avec "ce que j'ai" ! N'ayant pas envie de lui tenir le crachoir je parcours le Télérama, Juliette Binoche en couverture, je lis les chroniques musicales, Casavetti, une valeur sûre, nous partageons les mêmes goûts (ou peut-être a-t-il forgé les miens). 

- Tu fumes toujours, me dit-elle, me voyant ouvrir la porte fenêtre. Tu sais que c'est ce qui a tué ton père ? On devrait interdire le tabac...

- On devrait interdire l'alcool Maman... 

Elle pouffe en haussant les épaules, "l'alcool est beaucoup moins nocif que le tabac, et l'alcool met un peu de gaité dans nos vies."

Le temps passe, entre lecture du canard du jour, toilette (très rapide pour elle), et habillage. On discute de tout, de rien, elle commente l'actualité. La télévision est allumée : chaîne info en continu.

- Pourquoi tu regardes ça ? 

- Faut bien que je me tienne informée, et ça me fait une compagnie. 

- Sympa… je ne te suffis pas ?

Elle ricane, puis me dit "Mais si mon grand machin, mais tu n'es pas très bavard… Je suis peut-être toute branlante, mais je sais quand mon fiston va mal. Je ne suis pas né de la dernière pluie, ça fait presque un an qu'Emma n'est pas venue avec toi me rendre visite. Il y a quelque chose." J'essaie de l'apaiser, "mais non, tu te fais des idées… on est juste un couple indépendant, elle a ses activités, moi les miennes, et puis tu sais bien, c'est compliqué vous deux."

Elle fait mine de ne pas entendre, changeons de sujet. 

- M'man, je mets le poulet à cuire, on fait un tour de marché ? Je vois bien qu'elle hésite, je lui offre mon plus beau sourire, elle finit par accepter de sortir.

Il fait un temps magnifique, l'air et doux. Elle est agrippée à mon bras, nous marchons au ralenti en évitant les crottes de chien, et les déchets sur le trottoir. Je la sens serrer mon bras dans la cohue, elle a le souffle court. Nous faisons une pause en terrasse, "deux Perriers rondelle s'il vous plait". Je la regarde pour la première fois depuis des lustres avec tendresse, je m'interroge, comment ai-je pu ?

Le serveur la complimente à propos de son châle. "Sacré flatteur, il drague la rombière la plus fraîche de la terrasse !", elle cligne difficilement un œil et éclate de rire en prenant bien soin de masquer ses dents derrière sa main (parce que rire à gorge déployé c'est vulgaire !). 



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