Le tourne-disque orange

Photo by Austrian National Library on Unsplash


Son père habitait un petit pavillon de plain-pied, construit en pierre calcaire et orné de volets rouges. On dirait la banlieue parisienne, ou le Nord. En fait, nous sommes en Normandie, en plein cœur de la la cité Maxime Gorki. Bâties autour d'une butte, il y a, en bas, les modestes habitations des ouvriers. Dans leurs jardins, les cols bleus, la plus grande partie aujourd'hui retraitée, cultivent fruits et légumes. De petites cabanes de tôles servent d'abris de jardin. Peu de place au loisir ici, le jardin nourrit, c'est sa seule fonction. Parfois pourtant, les allées sont fleuries, les femmes et les enfants ont eu le dernier mot. 

Plus haut, ce sont les rues des techniciens et des ingénieurs. Plus vastes, ces villas à étages de style néo-normand sont désormais vides et murées. Le nouveau maire de la commune a promis de les rénover, mais le temps passe et rien ne se passe. Tout en haut de la colline, trône la manoir de Monsieur Lefebvre. Le patron bienfaiteur et paternaliste n'est plus là pour voir sa magnifique demeure transformée en tiers-lieu ouvert à tous. "Un repère de gauchistes et d'écolos, satanée vermine !" aurait-il éructé en voyant son petit logement ainsi réhabilité. 

Son père est mort il y a quelques semaines, elle m'a invité au vide-maison. C'est l'heure de bazarder les objets, de se débarrasser de ce qui encombre. Il y a foule devant les maisons mitoyennes, les voitures occupent toutes les places de parking de cette rue d'ordinaire peu fréquentée. 

J'ouvre le portillon de métal grillagé, le crissement des graviers de l'allée annonce mon arrivée. L'odeur du chèvrefeuille me saute au narines, elle envahit le jardin et imprègne l'air. La fragrance est agressive, entêtante. A peine ai-je franchis le seuil de la porte d'entrée qu'un petit chien noir et blanc de race inconnue me fait fête. Je le caresse furtivement pour qu'il me fiche la paix et entre dans la maison enfumée. 

La maîtresse des lieux, clope au bec, me salue et m'invite sans plus de cérémonie à fouiller dans les caisses de disques et de livres disposées sur la table à manger. Elle me connait vaguement, des amis communs lui ont soufflé l'idée de me convier à cet événement aussi macabre que mercantile. Plusieurs personnes ont déjà le nez dans les bacs. Certains demandent le prix des choses, d'autres prennent un air concentré. Ils réfléchissent au juste prix. Il ne s'agit pas de vexer la vendeuse en faisant une offre ridiculement basse. 

Il y a là des visages que j'ai parfois croisé jadis, là un parent d'élève, ici une prof, mon vieux coach de football, où là-bas en train d'examiner un confiturier en bois fruitier, cette très jolie femme. Elle s'appelle Emma, c'est une amie proche de notre hôte. Je l'ai connue il y a longtemps. Elle m'avait refusé un slow lors d'une boum en 3ème. De nature extrêmement rancunière, je me réjouis méchamment car malgré une silhouette toujours aussi affriolante, son visage est marqué par les assauts du temps… Vilaines pattes d'oie ! Souhaitant me faire pardonner cette pensée fort peu bienveillante (je crois très fort au karma), je l'approche, nous échangeons quelques banalités, je lui dis "c'est fou, tu est restée la même, tu n'as pas changé". Elle me remercie sans être dupe et s'en va fouiner du côté des livres en soupirant. 

Me voilà cherchant sans vraiment chercher, mais le spectacle est ailleurs, dans cette effervescence, cette frénésie acheteuse. La politesse n'est plus de mise, "premier arrivé, premier servi". Une grosse dame jette son dévolu sur le lustre du salon et ordonne à son mari de le payer et de le démonter sur le champ !  Je me perds dans mes pensées… Il y a quelques semaines un homme vivait ici, lentement, comme un vieux. Il devait s'asseoir dans ce fauteuil électrique en velours élimé. Je l'imagine s'endormant devant le tour de France ou le film du dimanche soir. L'horloge Big Ben rythme sa vie, monotone, mais ponctuée d'incontournables rendez-vous : les repas, le quiz télévisé (pour l'entretien des neurones) et le petit Porto de 19h, siroté devant les actualités régionales.

Mon regard se porte sur les photos encadrées. On y voit une famille heureuse, des gamines qui jouent au badminton, un femme qui souffle ses bougies d'anniversaire. Il y a aussi une photo du chien noir et blanc, un paysage maritime, quelques photos de classe. Nous avons tous un peu les mêmes souvenirs, nos vies se ressemblent, nous avons les mêmes rêves. 

Je me remémore cette photo prise à Saint-Malo : Maman, les enfants, l'épagneul breton, tout le monde en bottes et grelotant de froid sur la plage du Sillon. Je me souviens de cette image de mon père, fier comme un Paon, posant à côté de son canoé, la pagaie à la main, heureux, arborant un sourire immense et lumineux. Dans un cadre doré, les gosses bien sages avec leur coiffure laquée, un jour de mariage. A côté du téléphone, la première voiture de mon frère accompagné d'un souvenir des communiants, cierge à la main. 

Je reviens à la réalité, le vide-maison, les vinyles devant moi. Je me sens obligé d'en acquérir quelques-uns. Beaucoup de musique classique, des chanteurs à texte, quelques musiques de films… Je suis bien embêté, car aucune de ces galettes n'éveille en moi le moindre désir. 

Alors que je commençais à désespérer, je remarque parmi ces disques sans valeur, des 45 tours. C'est émouvant, ils sont signés "Emmanuelle" suivi d'une fleur. Il y a là des disques de Julien Clerc, Diane Tell, un Rolling Stones, quelques tubes disco, des hits italiens, des disques pour danser dans les surprise party.

Je prends le lot sans réfléchir, j'en offre 100€. La fille du défunt accepte mon offre, elle m'explique que ces disques sont les siens, mais elle n'y tient plus vraiment, et puis ses enfants s'en fichent, il faut tout vendre, ne pas oublier l'objectif de cette "opération" : vendre… Je bous intérieurement : elle brade,  se débarrasse, élimine les objets et les souvenirs qui y sont attachés, elle sacrifie cette mémoire, plus rien n'a d'importance sauf l'argent, me dis-je en la regardant bien dans les yeux.

Elle m'invite à boire un café. J'accepte.

- Merci d'être passé. Je t'ai choqué avec mon vide maison. Tu me trouves bien peu sentimentale. Quelques secondes pleines d'un silence lourd s'écoulent. Mes souvenirs sont là, elle me montre sa tête, tout est là, les bons comme les mauvais. Mes parents étaient formidables, des gens biens. Je n'ai pas besoin de m'accrocher à leurs possessions pour chérir leur mémoire. 

Elle me demande de la suivre, et m'emmène dans un cagibi, elle y prélève un objet orange, un tourne-disque de marque Philips.

-Tiens je te l'offre, chez toi cet objet sera très bien. On va dire que c'est un lot, avec les 45 tours.

Je suis reparti avec un pan de la mémoire d'une adolescente sous le bras, toute une partie de sa jeunesse, la mienne aussi.

NDLA : Merci à C. pour ses précieux conseils.

Commentaires